Seul au sommet d’un volcan en éruption

L’île de la Réunion est un territoire complexe, du temps est nécessaire pour le découvrir. L’île intense, c’est son surnom, peut vous offrir bien plus qu’il n’est écrit sur les outils de communication.

Les brochures, les sites, les photos, les influenceurs, ne vous montreront que l’écume du battant des lames, que des vues retouchées du sommet des montagnes.

L’île de la Réunion, c’est bien plus que des images, des clichés, c’est une île qui vit.

Exceptionnels, plusieurs sommets de la Réunion sont accessibles à pied, élevés de 3000 à 2200m d’altitude : le Piton des Neiges, le Grand Bénare, le Piton de la Fournaise, la Roche Écrite, le Maïdo.

Ils m’ont offert des moments de vie inoubliables. Les pitons sont gravés en moi. Profondément, intensément. Ils connaissent mes faiblesses, mon allure, mes sourires, mes pauses, mes méditations, je ne connais d’eux que leur générosité, ils m’ont offert des moments de vie intense, incrustés dans tout mon être.

Marcher seul, des heures durant, dans ces montagnes, oblige à lâcher progressivement la vie d’en bas. Pas après pas, seuls la montagne, la végétation, le vent, le ciel, et votre corps continuent d’exister.
Se poser au bon moment, au bon endroit, et écouter siffler le vent, regarder les nuages escalader les remparts, confine au grandiose, comment imaginer qu’un spectacle aussi quotidien, aussi banal vu de la nature puisse nous émerveiller à ce point ?

Le jour qui se lève, ici, rend humble, minuscule. L’égo rétrécit devant l’ampleur du ciel, du paysage, devant le soleil qui apparait et que rien ne peut arrêter. Nous ne sommes que poussière face à ce gigantisme, cette magnificence.

Et encore….”Tout ce monde visible n’est qu’un trait imperceptible dans l’ample sein de la nature” a brillamment exposé Blaise Pascal.

Vous le constaterez : l’oxygène des hauts pénètre les poumons, provoquant le souffle de vie. Les lumières, les paysages, les bruits, pénètrent le corps. Et pour aller plus loin, si vous êtes attentifs, l’ensemble pénètre le coeur et l’âme.
Rester en haut, ne jamais redescendre… A chaque fois la même sensation, la même envie, le même besoin apparaît. Redescendre, retourner à la vie des bas est souffrance pour le corps, le coeur et l’âme.
Alphonse de Lamartine à chaque descente est présent, mais jamais il n’est exaucé : “Ô temps suspends ton vol ! et vous, heures propices, suspendez votre cours ! Laissez-nous savourer les rapides délices des plus beaux de nos jours !”

Alors il reste les souvenirs, les sensations, ce qui si mal se partage. Miracle s’il en est, jamais ils ne s’effacent, il suffit d’un peu de concentration, d’une photo, d’une parole pour que tout resurgisse, pour que le bleu du haut à nouveau envahisse une âme des bas, que le vent à nouveau souffle sa puissance dans notre esprit, notre coeur, notre corps. Ressentez, il est toujours là, jamais il ne vous a quitté…


Le 1 novembre 2006, l’enclos du volcan est fermé. Depuis hier “Volcan la pété”, impossible de ne pas y être de bonne heure le lendemain matin.

Les forces de l’ordre, terrestres et matérielles, organisent les visites : le parcours est fléché, des militaires obligent à respecter le parcours, et à rester à bonne distance de l’éruption. Pas de coeur, pas d’âme, juste des photos, du tourisme, le strict minimum.

Mais le 1 novembre, le désordre a frappé, les clés sont restées à la gendarmerie de Bourg – Murat, à quelques kilomètres, mais à une heure de transport. 2h aller retour. Alors nous escaladons les grilles, les murs, descendons dans l’enclos et gravissons le Piton de la Fournaise, “le Volcan”.

A ce moment, seuls existent la joie de la désobéissance, le goût de l’interdit, l’effort physique et une pointe d’inquiétude.
Nous sommes en famille, les filles ont 14 et 9 ans.

L’enclos, c’est un lieu lunaire, fait de lave cordée, d’une végétation rarissime digne des films d’extinction de la vie sur terre, l’ensemble sous soleil de plomb qui vous donne la sensation de sentir votre peau brûler alors que l’air est frais, car nous sommes à plus de 2000 m d’altitude.

L’éruption.



Beau n’est pas le mot, chacun d’ailleurs devra trouver les mots qui lui conviennent, qui jamais de toute manière ne permettront de décrire les ressentis, les éblouissements, les émotions, les vertiges parfois qui accompagnent ce voyage.

Né dans une cité ouvrière du Nord de la France, rien ne m’a préparé à rencontrer un volcan en éruption. Merci la Vie de ce cadeau.

Seuls, sans limites, sans ordres mais avec force, nous irons au bord du sommet, à quelques dizaines de mètres de ce volcan non, ou très peu, explosif.

Seule une faille nous sépare de la lave. La lave : nous la sentons, nous la côtoyons, nous la vivons.

A tous les plaisirs de cette rencontre avec la lave, s’ajoutent le plaisir du partage, la joie d’offrir ce moment inoubliable à la famille, et de graver un moment à jamais dans nos souvenirs communs.
10 ans après, ce moment vit toujours en moi avec autant de joie, et s’y est mêlée une forme de tendresse, de remerciements à la vie et au volcan de nous avoir offert ce qu’il avait de plus beau à nous offrir.

La journée est incroyable, au sens premier du mot, de vie de joie et de partage.
Puis la vie des bas nous rattrape, les gendarmes aussi, et nous sommes sommés de redescendre et quitter l’enclos, fait de lave refroidie, de feu et de fumées.

Le retour dans les bas est joyeux et difficile, je suis empli et insatisfait.

Après avoir ramené la famille à la case, je reprends la voiture à nuit tombante. Je fais à nouveau les 2h30 de route qui mènent au parking du Pas de Bellecombe. Le cerveau tourne plus vite que la planète, le calmer est difficile.

Arrivée. Il fait une nuit claire, sous la pleine lune, et tout est désert. Le silence de la nuit la plus profonde à plus de 2000m d’altitude, loin des habitations.

Devant moi se dresse la silhouette du Piton, et apparait l’enclos, le chemin qui le traverse, et qui permet de gravir le sommet en éruption, qui me fait face. Amicalement, il me fait face amicalement.

Le portail sauté, la sensation est forte.

La violation des interdits, la peur, seul dans la nuit tout se démultiplie. Pas de lampe, pour ne pas être vu. La traversée, la montée, se font grâce à mon amie la Lune, qui éclaire le chemin. Le coeur bat, à la fois il n’y a pas de danger et à la fois je ne sais pas s’il n’y a pas de danger.

Descendre, traverser, remonter, contourner, retourner là ou quelques heures plus tôt nous avons vécu tant d’émotions.

Me poser.

Lever les yeux vers le ciel, vers les étoiles, me sentir moi-même faire partie du Grand Tout, me sentir Vivre, Pleinement, Intensément, Connecté à l’Univers. Tout est majuscule, tout est grandiose.

La vie est multiple, la vie est partout, je suis au milieu de l’Infini, au milieu de Tout, je suis fragile, et je suis fort, fort de l’ensemble des énergies qui m’entourent, bienveillantes, venant du feu, des étoiles et du vent.

Je suis empli, je n’ai jamais vécu cette sensation de plénitude à ce point, je n’ai jamais été aussi vivant, je n’ai jamais été aussi conscient d’être vivant, conscient d’être au milieu d’un univers entier qui est vivant. L’univers s’offre à moi, il est là, jamais je ne l’avais vu comme ce soir, jamais je ne l’avais imaginé dans ses bonnes dimensions, jamais je n’avais ressenti aussi fort son énergie. Je suis une poussière d’univers.

——–

Un bout de moi est toujours là-haut, un bout de mon âme est restée au sommet du Volcan. Mon Àme s’est agrandie, dans la nuit du 6 au 7 novembre 2006, seul au sommet d’un volcan en éruption.

Ma vie est parfois plus belle, plus intense que je n’aurais pu la rêver.
Je suis allé au delà de mes rêves.

Je veux, je vais, remonter me connecter à l’univers.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *